Nous sommes passés en quelques années d’une logique de consommation à des possibilités quasiment infinies de création

Tout a commencé en 2006, lorsqu’une chaîne de télévision « spécialement dédiée aux enfants de moins de trois ans » baptisée BabyTV, a commencé à émettre sur le sol français. Interrogé par les journalistes j’ai évidemment dénoncé ce projet avec beaucoup d’énergie. En effet, non seulement toutes les études menées sur le jeune enfant et la télévision montrent qu’elle ne lui apporte rien, mais en plus ces chaînes sont conçues de façon à faire mémoriser à l’enfant des personnages qu’il est ensuite invité à retrouver sur divers produits alimentaires lorsque ses parents l’emmènent avec eux dans un magasin. Ce que les publicistes ont joliment appelé « le facteur caprice » fait le reste : l’enfant hurle, les parents achètent…  Les chaînes de télévision pour enfants n’ont pas besoin de contenir de la publicité, elles sont de bout en bout publicitaires ! Hélas, mes protestations n’ont servi à rien, et Baby TV s’est installée dans le paysage médiatique sans aucun obstacle…

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Un an plus tard, le 16 octobre 2007, la chaîne Baby First a voulu elle aussi bénéficier de la manne des produits dérivés avec la même recette : des programmes peu couteux fabriqués en Asie, et des licences pour toucher des royalties sur les ventes de biscuits et friandises portant l’image des écureuils et autres bestioles présentes dans les programmes de la chaîne. Mais l’expérience de BabyTV m’avait servi de leçon ! Deux jours plus tard, le 18 octobre, je lançai une pétition en ligne – sur mon blog qui se trouvait alors sur le site belge squiggle.be – pour demander l’interruption de ces chaînes jusqu’à plus ample informé. Puis, deux jours plus tard encore, le 20 octobre, je proposai à deux collègues, les professeurs Pierre Delion et Bernard Golse, de signer ce même texte avec moi dans le journal Le Monde afin de donner à cet appel une audience plus grande. Il fut publié le 25 octobre sous nos trois signatures. La mobilisation d’un grand nombre d’associations de professionnels de la petite enfance, et du Collectif Inter associatif Enfance et Médias (CIEM), a alors permis de s’opposer efficacement à ce projet. Dans la foulée, j’ai écrit Les dangers de la télé pour les bébés, paru en mai 2008. C’est alors que des parents se sont adressés à moi en me disant : « Nous comprenons bien pourquoi il faut éviter de mettre un enfant de moins de trois ans devant la télévision, mais qu’est-ce que vous nous conseillez pour après ? »Or, après la naissance de mes deux derniers enfants, aujourd’hui âgés de 8 et 12 ans, je m’étais demandé moi aussi à quel moment introduire dans leur vie les tablettes tactiles et autres outils numériques, et quelles limites poser à leur consommation d’écran. Et pour savoir comment répondre, je m’étais d’abord replongé dans les travaux des psychologues du développement et des psychanalystes sur les besoins psychiques des enfants à chaque âge, puis j’avais consulté les études statistiques, essentiellement nord-américaines, sur les conséquences de la consommation télévisuelle du jeune enfant. J’ai finalement pensé que ce travail pouvait être utile à d’autres. Ainsi est née, en 2008, ce que j’ai appelé d’abord « la règle 3-6-9-12 », puis très vite « les balises 3-6-9-12 ».Comme le chiffre 3 était assorti de l’injonction « pas de télé avant… », j’ai fait précéder 6, 9 et 12 d’une formule semblable : pas de console de jeu personnelle avant 6 ans ; pas d’Internet non accompagné avant 9 ans ; pas de réseaux sociaux avant 12 ans. Ces conseils basés sur des âges précis s’accompagnaient en outre de quatre conseils valables à tout âge : limiter les temps d’écran, choisir avec les enfants les programmes qu’ils regardent, les inviter à parler de ce qu’ils voient et font avec les écrans, et encourager leurs activités de création, avec ou sans écran. 

Et comme, au fil des années, ces quatre conseils me sont apparus de plus en plus essentiels, c’est progressivement sur eux que les balises 3-6-9-12 se sont centrées. D’abord parce que les outils numériques sont utilisés de plus en plus tôt, et surtout parce qu’ils mettent à notre portée, et à celle de nos enfants, de formidables outils de création. Du coup, au fur et à mesure que l’enfant grandit, c’est de moins en moins le temps qu’il passe sur les écrans qu’il importe de prendre en compte et de plus en plus ce qu’il y fait. Cela passe notamment par une maîtrise d’outils de création de plus en plus simples, comme Publisher ou PowerPoint disponibles sur Office, mais aussi des logiciels de fabrication de films image par image, ou encore de Scratch, pour une initiation au plaisir de la programmation.

Du coup, les balises 3-6-9-12 ont superposé une nouvelle grille d’analyse à la précédente. Aux quatre repères d’âges se sont superposés trois repères d’usages : non interactifs et non connectés, lorsque nous regardons un film ou une émission de TV ; interactifs et non connectés lorsque par exemple nous jouons à un jeu vidéo sans être connecté ou lorsque nous utilisons un logiciel de création ; et enfin les usages interactifs et connectés.  La diététique 3-6-9-12 est devenue tout autant une diététique « consommation, interaction, connexion » !

Car avec les outils numériques, nous pouvons tout aussi bien fuir et ignorer le monde que démultiplier nos possibilités d’agir sur lui. Nos enfants auront d’autant plus de chance de s’engager du bon côté que nous introduirons dans leur vie les pratiques de création, avec ou sans écran, au bon moment et de la bonne façon. C’est le but des balises 3-6-9-12.

Serge Tisseron

Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches en Sciences Humaines Cliniques, chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot. Site : http://www.sergetisseron.com